A quand des services “Open source”?

Matt Cutts a publié un billet fort intéressant intitulé « Fostering open source services » qu’on peut traduire par « Promouvoir les services open source« .

Il commence par rappeler que depuis l’avènement de l’informatique, le mouvement open source a accompli de grandes choses en créant pour chaque succès commercial un équivalent open source d’excellente qualité. Qu’on pense à la suite bureautique Microsoft (Word, Excel, Powerpoint,…), on a aussi une suite bureautique open source comme LibreOffice. Les systèmes d’exploitation ne sont pas en reste avec Linux. Photoshop a aussi un équivalent comme Gimp et bien d’autres. Si vous voulez avoir un aperçu d’équivalents open source classés par catégorie, visitez plutôt un site comme Framalibre qui vous oriente assez facilement.

clip_image001

Comme vous pouvez le constater, le mouvement open source ne s’est pas seulement limité à l’informatique personnelle mais a aussi envahi l’informatique professionnelle avec les logiciels métiers, les logiciels pour les entreprises.

Seulement, Matt Cutts pose la question de savoir où sont les équivalents open source de Google, Facebook, Twitter ou encore Gmail? Et pour mieux se faire comprendre, il fait recours à un schéma que nous allons reproduire :

clip_image002

À partir de l’adresse <https://www.mattcutts.com/blog/open-source-services/>

D’après lui, on trouve facilement des équivalents « open source » des produits commerciaux. Mais quid des services open source ? Bien sûr, il concède qu’on trouve Wikipédia, l’encyclopédie libre, ou encore Tor, pour la protection de la vie privée, ou encore OpenStreetMap pour la mappemonde, concurrent de Google Maps. Mais ce n’est pas assez selon Matt Cutts, au regard des potentialités. Comment expliquer ce décalage entre produits et services ? Quatre (04) raisons à cela :

  1. Support permanent contre support intermittent : Cela peut prendre du temps, d’une année à plusieurs années pour créer d’excellents produits comme Linux ou Firefox. Mais une fois créé, le produit peut être téléchargé et utilisé immédiatement. Il n’y a aucun coût supplémentaire ni pour le producteur, ni pour le consommateur. Peut-être le coût de la bande passante nécessaire pour le téléchargement. Une fois le produit disponible, cela peut prendre des mois, voire des années pour une mise à jour ou une nouvelle version, nouvelle version qui sera encore utilisée pendant un bon bout de temps. Ce qui n’est pas le cas des services qui peuvent changer chaque semaine et implique de ce fait un suivi permanent pour déterminer les priorités.
  2. Abus : Si vous télécharger une copie de LibreOffice, vous pouvez écrire des choses désobligeantes là-dessus mais cela n’aurait pas d’impact sur LibreOffice, ni sur son développement. Mais votre utilisation d’un service peut surcharger les serveurs de l’opérateur ou fournisseur de service. De même, vous pouvez détourner, par l’API du service, sa mission première en développant des services tiers malveillants. Lorsque vous offrez un produit, l’abus potentiel est généralement moins un problème que lorsque c’est un service.
  3. L’expérience utilisateur et la vitesse : Les produits n’ont pas à être parfaits. Un utilisateur peut choisir d’utiliser « Calc » de LibreOffice pour son option de conversion d’un tableau en PDF au lieu d’acheter la version professionnelle de Ms EXCEL. Mais l’expérience utilisateur et la vitesse importent, et les services « commerciaux » ont une forte incitation pour adresser correctement ces deux problèmes. Par exemple, il faut énormément de travail pour gagner quelques secondes en vitesse.
  4. Les modèles de financement : Matt Cutts estime que c’est la principale raison qui explique l’absence de services « open source ». Pour un produit fini « open source », on a juste besoin de financer la bande passante et peut être le site web du produit. Mais avec un service, vous avez un coût permanent à chaque sollicitation de votre API.

Le modèle de financement étant, selon l’auteur de l’article, le nœud gordien qui empêche le développement des services « open source », il poursuit en envisageant quels peuvent être les sources de financement de ces services et à ce titre, il entrevoit 5 sources :

  • Les annonces publicitaires
  • Les promesses de dons occasionnels
  • Les subventions
  • Les abonnements
  • Les micropaiements

Les annonces publicitaires semblent, selon Matt Cutts, moins appropriées puisque les utilisateurs ne l’aiment pas trop. Un passager clandestin peut exploiter le mécontentement des utilisateurs en reprenant votre service toiletté des publicités. Ce qui condamnera à terme ce service. Vous pouvez toujours prendre le chemin d’Automattic, qui offre du blogging gratuit à  WordPress.com mais avec des annonces publicitaires injectées dans le blog. Si l’utilisateur ne veut plus d’annonces dans son blog, il peut souscrire à un abonnement annuel.

Pour les promesses de dons occasionnels, on peut citer comme exemple Wikipédia qui a du succès avec cette stratégie…puisque il arrive à soutenir ses 200 employés, serveurs, bande passante, maintenance, développement et projets grâce à leur campagne de collecte de fonds par don qu’il organise chaque fin d’année. Une seule contrainte : il faut d’énormes efforts pour assurer une campagne de collecte de fonds.

clip_image003

Source : http://www.statista.com/chart/3068/donations-to-wikipedia/

Pour les subventions, Matt Cutts estime que c’est une excellente source…qui tarit après quelques années. Conséquemment, ce n’est pas une solution durable pour un service durable.

Pour les abonnements et les micropaiements, des initiatives existent mais aucune n’a acquise une généralité.

Matt Cutts pose là un problème qui peut sembler particulier mais qui est en fait général et interpelle le mode de financement d’Internet. La publicité est le modèle économique de base d’Internet.

Le site Web InternetActu a publié en novembre un article intitulé « Comment tuer la pub, ce péché originel de l’internet ? » qui faisait écho à la longue tribune publiée par Ethan Zuckerman pour le magazine The Atlantic dont le titre était « The Internet’s Original Sin ». En gros, ces deux articles relevaient le fait que la publicité, étant devenu le modèle économique de base d’Internet, entraînant de la part des entrepreneurs du web le même schéma : on construit une plateforme qui puisse attirer la plus large audience possible et ensuite, on cherche à monétiser cette base d’utilisateurs par un ciblage publicitaire de plus en plus poussé, afin de rentabiliser les investissements fournis pour support les contenus et les services en ligne. Personne ne se plaindra du ciblage de nos intentions par Google (à travers nos recherches sur Internet), ni du ciblage de nos intérêts afin un filtrage démographique et même géographique de Facebook… Pour avoir une idée, on peut observer la part des revenus publicitaires dans les revenus globaux de certains géants du web…

Prenons le cas de Google… Sur près de 58 milliards de revenus enregistrés en 2013, près de 50 milliards proviennent de revenus publicitaires…La publicité représente donc plus de 86 % des revenus de Google. Et ce taux était pareil en 2012.

 

clip_image004

Source : http://www.statista.com/statistics/266249/advertising-revenue-of-google/

 

clip_image005

Source : http://www.statista.com/statistics/266206/googles-annual-global-revenue/

Vous croyez que cela concerne seulement Google? Facebook n’est pas en reste puisque la publicité représentait près de 92% des revenus de Facebook au troisième trimestre de 2014. Et vous pouvez vérifier pour les autres trimestres pour observer qu’on n’est pas loin de ce compte.

 

clip_image006

Source : http://techcrunch.com/2014/10/28/facebook-q3-2014/

Et que dire de Twitter? On voit bien dans le graphique ci-bas que plus la base d’utilisateurs augmente, plus les revenus publicitaires suivent.

clip_image007

Source : http://adage.com/article/digital/twitter-beats-revenue-expectations-user-engagement-falls/295598/

Et ce n’est pas près de s’arrêter comme on peut le voir avec l’évolution des revenus publicitaires sur Internet…

clip_image008

Source : http://www.iab.net/about_the_iab/recent_press_releases/press_release_archive/press_release/pr-121814

Peut-on alors avoir des services opensource sans publicités? Peut-on inventer un modèle de financement qui permette de ne pas rentrer dans les rangs comme plusieurs autres fournisseurs actuels de services du web?

Google a commencé à lancer une piste avec un modèle de financement basé sur les contributions volontaires du web. Ce mécanisme est encore en phase d’expérimentation et un site dédié y est consacré.

clip_image009

Contributor by Google, l’expérimentation qu’a lancée Google

Le système est simple, l’internaute choisit une contribution mensuelle et de là, il peut visiter les sites qui participent au programme. C’est comme un ticket d’entrée dont le montant est volontaire.

clip_image010

Le schéma de fonctionnement de Contributor by Google

Bien que cette initiative soit louable, je rejoins Matt Cutts pour m’interroger sur la soutenabilité d’un tel modèle. Il est vrai que Wikipédia est un indéniable succès pour le cas des contributions volontaires. Néanmoins, ce modèle n’est pas facilement reproductible. Comme on peut le voir avec une association de la galaxie du libre, Quadrature du Net, qui s’est battu beaucoup ces dernières années pour la neutralité du net, qui est en sérieuses difficultés financières compte de l’infructuosité de leur dernière campagne de dons. D’ailleurs, l’association, qui risque de mettre la clef sous la porte, précise par la voix de sa coordinatrice des campagnes de don, être « constamment sur le fil en terme de budget ».

S’il faut avoir des services open source en étant constamment sur le fil, cela n’aurait aucun sens. Mais la communauté open source ne baisse pas les bras et des initiatives naissent. Framasoft, le réseau de promotion du « libre » qu’on ne présente plus, a lancé une ambitieuse campagne à travers le site web http://degooglisons-internet.org/liste/. Prenons les mots de l’initiateur de cette campagne dont l’ambition n’est autre que de « dégoogliser » Internet :

« Les services en ligne de géants tentaculaires comme Google, Amazon, Facebook, Apple ou Microsoft (GAFAM) mettent en danger nos vies numériques. Aujourd’hui, Framasoft se lance un défi audacieux : vous proposer, avec votre aide, une alternative Libre, Éthique, Décentralisée et Solidaire pour chacun de ces services. »

Ce projet avec son site dédié s’écoule sur plusieurs années avec des objectifs précis à atteindre.

clip_image011

clip_image012

En parcourant cette liste, on constate que la majorité des services proposés s’appuient sur des projets qui existaient déjà. Tenez, Framasphère qui est censé être un équivalent opensource de Facebook s’appuie sur Diaspora, un réseau social libre qui existait déjà. Framadrive, l’équivalent de DropBox, pour le stockage des documents s’appuie sur Pydio, une solution libre qui existait déjà. On peut parcourir tous ces projets et constater que ce sont des couches renommées des solutions qui existent ou existaient déjà. Pourquoi rajouter une couche sur ce qui a de la peine à décoller? Ce sont ces questions que la communauté opensource doit se poser…au lieu de s’appuyer toujours sur l’argument de la vie privée pour “vendre” ces services. Cela ne marche pas du tout, même en surfant sur la vague des révélations d’Edward Snowden. Cette réflexion est nécessaire pour sortir de l’ornière levée par Matt Cutts.

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s